Qu’en est-il de cette mode : exiger de regarder l’autre dans les yeux au moment de choquer son verre ? À partir de quel moment a-t-elle envahi nos intimités ? Et qu’est-ce qui nous prend de vouloir imposer ainsi notre manière, allant parfois jusqu’à culpabiliser notre invité ? « Le niaisage de tétage de choquage de coupes. » L’imposition d’une forme. Une véritable Gestapo.
Si quelqu’un vous regarde dans les yeux en choquant son verre, c’est un hommage, une complicité, mais s’il ne vous regarde pas, s’il regarde votre main, disons, ou votre robe, avec une pensée pour votre geste commun, est-ce que c’est « mal » ? Est-il « moins » avec vous (c’est l’argument de ceux qui insistent). Tant mieux si les deux se regardent et le font spontanément, on s’entend, mais que ce ne soit pas « puni » de ne pas le faire, svp. Et si les deux le font, eh ben ce ne sera pas imposé par l’Église, la morale, la mode, les conventions contemporaines. Nous avons passé des siècles à acquérir certaines libertés individuelles, nous critiquons gouvernements et législatures à propos de centaines de règles imposées, et voilà que pendant cette seconde suprême de liberté, au moment de boire, nous rajoutons nous-mêmes des diktats, nous imposons la direction du regard à celui qui partage le vin ?. Où s’arrêtera cette permission que l’on s’accorde, de dicter à l’autre une façon de vivre? Exigerons-nous un jour qu’il nous regarde sans arrêt quand on fait l’amour avec lui ? « Je dois te regarder dans quel œil, ce soir, chéri ? »
La beauté de choquer son verre est immense. Que l’autre pense à autre chose à ce moment-là, qu’il soit un peu ailleurs, triste ou joyeux, dans sa vie, sa peine, sa joie, eh bien cette personne choque tout de même son verre — et dans l’histoire de l’humanité, ceux qui le feront sont rares comme des soupers parfaits. Qui plus est, s’il y a une attitude qui freine la spontanéité, c’est bien l’exigence, le code, la manière. Alors, on pourrait exiger moins, se laisser un peu plus libres, et ne pas déduire d’emblée, quand l’autre n’est pas dans la même assiette comportementale, qu’il est un paria ou un casseux de party. (Car un jour, on dérapera jusqu’à se mettre à souhaiter que les autres parlent comme nous, pensent comme nous, lisent les mêmes livres, fassent les mêmes choix : le versant dément des idées géniales émises par Fernand Dumont.)
Avant d’élire quelqu’un, avant de le lire, prenez un verre avec lui, et s’il vous impose de vous regarder dans les yeux au moment de choquer son verre, eh bien méfiez-vous, car ce n’est pas la dernière chose qu’il sera prêt à vous imposer, et il varlopera en sacrement votre façon d’être une femme, un homme, un noir, un musulman, un québécois, si ça ne convient pas à ses idées.
Et désolé de vous dire qu’une fois élu, ça lui sera possible de le faire.
Et encore plus désolé de vous dire qu’il le fera. jeanpierregirard.com

