Difficile, je veux dire : je sais où est l’église, je sais bien où est la croix, mais décider d’y aller, c’est toujours une décision pas simple. Il faut que je roule des centaines de centaines de milliers de milliers de kilomètres, comprends-tu, dans ma tête ?
Et dans ma tête aussi, des fois, c’est long.
Il faut que je parte, que je prenne le chien, des croquettes de chiens, et puis que j’avale plein de courbes, que je négocie des tas de virages, et chacun de ces silences étranges — que tu avais raison d’observer, à l’époque, tu avais raison de te taire, mais je savais pas.
Il faut aussi que j’essaie de comprendre c’est quoi un homme né en 1925, que j’essaie de ne pas le traduire en justice, le juger, et même de ne pas croire tous ces rares mots qu’il énonçait, donc de ne pas le faire passer par ma propre fosse sceptique, mes jugements, mes discours, mes conclusions, mes amours, mes livres, mes articles, mes trahisons, mes convictions, mon école, mes inventions — toute ma merde en fait, c’est vraiment le bon mot : ma merde.
Je suis content de ta mémoire, presque heureux de comment ça s’est passé, nous, mais c’est certain aussi que ta main, sur mon avant-bras d’ado, ça n’aurait pas été une si mauvaise idée, juste pour dire : « Ti-gars, va par là », ou alors: « Ti-gars, va pas par là », quelque chose de même, je sais pas si tu vois.
Car tu n’es pas que mon père.
Tu es le père de tous.
Et toutes les femmes, tous les hommes qui oseront te parler de notre société en commençant leurs paragraphes par « patriarcat », tu avais raison ; ils, avaient, complètement, tort. C’est le contraire. Ils et elles nous lançaient dans le siècle de la plainte, ils et elles étaient en train de nous tuer, et ils et elles le font toujours. (Avec panache, en plus, certains et certaines s’en vantant, même. Plein de mots, plein de photos maintenant, aussi, toutes sortes de loups sur les visages, tout le monde masqué. Je suis content que tu n’assistes pas à ça.)
On pense parfois que je suis illisible, imagine, même ta fille le pense, mais c’est encore le contraire, je suis le plus simple des hommes qu’on peut rencontrer. Et ils ne le savent pas. On dirait de la mélasse.
Ils sont émouvants, mais c’est comme une mascarade étrange, à laquelle je participe du reste, je comprends rien (je m’exprime ici comme ta petite-fille, que tu n’as pas connue, elle met des « comme » un peu partout, elle est magnifique), mais enfin tu vois, leur folie peut-être, cette hystérie curieuse, touchante elle aussi, qu’ils ne veulent pas nommer hystérie parce que le mot fait peur (alors que c’est un mot très beau, quasiment siamois de « normal »), mais un cirque un peu morbide dont nous allons nous charger, toi et moi, j’ai compris, tu n’es plus là mais je vais m’y atteler.
Et tu le savais. Tu savais que j’allais le faire. Tu le savais avant moi.
Je massais tes pieds à l’hôpital, tu allais mourir et je m’accrochais à tes pieds, tu m’as dit : « Arrange-toi pour qu’il n’y ait pas de chicane. »
Je me suis arrangé. Il n’y a pas eu de chicane. J’ai ton jonc et celui de maman à mon cou.
Ça aussi, tu le savais avant moi : je ne tiens à rien, sinon ça, les signes.
On va appeler ça la parole.
Papa.
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