Au bout d’un moment, de derrière les pyramides de mousseux bon marché surgirent un journaliste, justement, accompagné d’une photographe, plutôt sympathique au demeurant, qui voulait nous croquer la pomme.
En un éclair, j’ai pensé à Jean de la Fontaine, puis à Ésope, son illustre prédécesseur — en grec ancien Αἴσωπος / Aísôpos (-VII siècle avant notre ère, celle dite chrétienne), écrivain grec d'origine thrace à qui on attribue la paternité de la fable comme genre littéraire (la Grèce n’en mène pas large présentement, mais elle demeure le berceau de la pensée occidentale. Immédiatement après (voyez comme je peux être dissipé malgré les cliquetis et les gens dont lesquels je pourrais me faire une relation flatteuse, comme Batman par exemple), j’ai pensé à Obélix et Astérix, je ne sais vraiment pas pourquoi, dans « Astérix en Amérique ». (Tout ce qui nous habite, dans une seule seconde, c’est phénoménal ; en un éclair : Ésope - Thrace - Obélix - Batman : faut le faire.) Bref, les deux Gaulois ont traversé l’Atlantique et ne savent pas où ils sont, alors ils se méfient et se dissimulent dans les buissons au moindre bruit. Obélix aperçoit une superbe squaw et demande à Astérix de quelle race il peut bien s’agir. Astérix cherche une réponse et finit par suggérer : « C’est peut-être une Numide, ou alors une Thrace… » Obélix, reluquant le derrière impressionnant de ladite squaw, murmure alors: « Hum… voilà une Thrace que j’aimerais suivre. » Des heures de bonheur, n’est-il pas ? (Salutations respectueuses, ici, au comédien français Pierre Tornade, qui s’est éteint il y a quelques semaines, à 82 ans ; éternel second rôle, Tornade incarnait depuis le début la voix d’Obélix au cinéma.)
Mais revenons aux salamalecs. Dès l’apparition de la photographe, la femme assez en vue a réagit en véritable professionnelle : elle s’est tournée (jolie robe au fait, un rien provocante, bas de la cuisse bien visible quand elle déambule, etc.), comme tout naturellement, vers l’objectif (de l’appareil photo), en me prenant subtilement par le bras, afin que je me tourne vers le même objectif (de l’appareil photo).
J’ai pensé : il y a la politique, et il y a le politique. J’ai pensé à Ésope, puis à Obélix, puis à Tornade. Et à Stréliski, l’intéressant spécialiste de l’image, chroniqueur au « Devoir ». Et j’ai dit non. Je veux dire : tout mon corps a dit non. J’ai murmuré: « Je joue pas, désolé. » J’ai dégagé mon bras, très doucement.
Ça a créé entre la femme assez en vue et moi comme un flanc, on le comprendra, un petit froid (qui j’espère ne durera pas, car j’ai beaucoup de respect pour elle et pour ses tentatives dans l’ordre social). Sur la photo, on doit voir un restant de canapé, ou encore le dos de mon chandail car je portais mon veston à l’avant-bras.
Mais je ne joue pas. Je ne sais pas si c’est clair. (Peut-être que je ne joue pas assez, remarquez.) À certains jeux, je ne sais pas faire, désolé, et je n’ai rien contre ceux qui maîtrisent cet étrange langage, c’est juste un simple, un paisible et très assumé refus. jeanpierregirard.com

