sortir de soi enfin. c’est le contraire de tout ce qu’on vous raconte, les films tirés d’histoires vraies, l’autofiction, la téléréalité, le banquier, c’est là pour vous séduire, vous faire taire, vous divertir. créer serait donc accepter de sortir de soi, et ce faisant permettre la différence, être ouvert à toi, cet autre, permettre à la différence de nous renseigner sur nous, permettre à ce qui diffère de nous bousculer, nous faire fondre, afin que nous nous relevions, saisir ainsi, comme un éclair dans la nuit, saisir que tchekhov avait raison, qu’il n’y a pas grand-chose à dire de soi, juste quelques mots, ou même pas, ce ne sont que des sons, quand on y pense. essayer aussi, au passage, de briser ce mur obscur de la poésie, ce mur qu’il était pour nos mères. la poésie. moi qui suis pas poète je peux en parler : ce que l’on estime si loin de soi, hors de vue. perdu dans la rumeur, dans ce qu’on nous a dit que c’était, dans ce que qu’on nous a dit que nous étions, dans ce que nous avons cru que nous étions. la poésie, et nous. qu’est-ce que c’est ? ce que l’on force souvent à rimer : ces ombres difformes dans notre baignoire, et qui cependant nous habitent en permanence. sans rime. c’est quoi ? un clapotis dans la salle de bain, au dessus des murmures du monde, de l’usine, de la salle de cours, du bureau, de la voiture, du vélo ou du bruit de nos bottes dans la neige. dans notre baignoire, nous sommes là, comme un enfant, glou et glou. cacophonie étrange, clapotis de nos doigts dans une minuscule flaque de sang. glou, glou, dans lequel on voudrait bien imprimer une mélodie, un ordre. maîtriser quelque chose. mais c’est nous, cette somme illisible, informe, c’est nous. et nos fils, nos filles. qui existent à peine, comme un songe, ils et elles se passeront de rimes, mais pas de vérité. sans nous, sans notre aide, sans notre intervention. accepter alors que oui, c’est notre intervention qui compte. juste ça, ce geste, comme une offrande à peu près païenne. refusée si souvent, raillée. une intervention qui peut prendre d’autres allures. celle de l’immobilité. celle du si précieux silence. ma petite gloire esseulée, un peu triste, mon amour, sera de ne rien te reprocher. jamais. être seul et volontaire, dans ton monde cependant. que je vois s’éloigner. je t’aurai aimée, tu entends ? futur antérieur, je t’aurai aimée ; plus personne n’utilise le futur antérieur. je t’aurai aimée. je voudrais maintenant des points partout. à chaque mot. et j’en vois déjà qui voudraient comprendre chaque phrase, leur touchante sottise illumine la pièce et je les aime. je les vois qui jugent, sans saisir une seule seconde, sans se poser la question une seconde, que de manière absolument volontaire, certains d’entre nous peuvent ressentir qu’il est nécessaire d’éliminer toutes les majuscules — sauf celle du prénom de Claire. je les vois, tous ceux-là qui voudraient comprendre où ça mène, ce que ça donne, combien ça coûte, je les vois comme vous me désormais voyez.
« alexandre m / dans ce monde que tu ne connais pas / des vies s’enferment / dans l’obscur couloir / des pourquoi » - jeanne mas « alexandre m »
(pourquoi, même au pluriel, reste invariable. c’est de même. jeanpierregirard.com)

