Pour ceux qui croient à la justice sociale et au droit à la santé pour tous, sans considération du revenu, ces nouvelles ne sont pas réjouissantes. Les partisans de la médecine privatisée diront sûrement que ces initiatives sont salutaires en ce qu’elles ne nuisent à personne et contribuent à l’accessibilité aux soins de santé en ajoutant à l’offre de services, mais ils auront tort. Les plus riches d’entre nous en bénéficieront peut-être, mais les autres perdront au change.
Les citoyens de Chertsey en savent déjà quelque chose. Dans L’Action du 31 août dernier, Geneviève Blais rapportait que le CLSC de l’endroit ne pourrait plus offrir de consultations médicales sans rendez-vous puisque le médecin qui assurait ce service se dirige vers la pratique privée. Cette situation est totalement inacceptable. Les citoyens de cette municipalité paient des taxes et impôts qui ont servi, notamment, à former des médecins. Ils ont droit à ce service public, mais, parce qu’un médecin a décidé de se tourner vers le privé, ils n’y auront plus accès.
La thèse selon laquelle le privé contribuerait au désengorgement du système public doit aussi être rejetée. Pour qu’elle soit vraie, il faudrait que des patients délaissent le public pour le privé, mais que la quantité de médecins qui pratiquent dans le public reste inchangée. Or, les médecins quittent aussi le public pour aller vers le privé! Il n’y a, par conséquent, aucun désengorgement. Le seul changement est que, dorénavant, les patients les plus riches peuvent passer avant les autres, même s’ils sont moins malades. D’un point de vue éthique, c’est un scandale.
On peut même présumer que la tendance vers la médecine privée augmentera l’engorgement dans le public. Les cabinets purement privés, en effet, font leurs frais en offrant notamment des services non prioritaires à des gens financièrement à l’aise et en santé. Pour attirer la clientèle, ils proposent par exemple des bilans de santé annuels à leurs abonnés. Or, selon le médecin Marc Zaffran, qui signe une excellente chronique dans le magazine Protégez-vous, ces bilans de santé ne servent à rien dans l’immense majorité des cas. Ainsi, pendant que les médecins privatisés perdent leur temps à rassurer des personnes riches et en santé sur leur état, ils ne soignent pas les vrais malades qui poireautent dans le public, après avoir payé pour former des médecins.
Certains fatalistes diront peut-être qu’on vit dans un pays libre et qu’on ne peut pas empêcher les médecins qui le souhaitent de se désaffilier. Cet argument ne vaut pas cher. La profession médicale n’est pas une profession comme les autres. Les médecins font un travail indispensable et sont payés cher. Le gouvernement, pour pouvoir assumer ces coûts, doit imposer un contingentement à l’entrée dans la profession. Or, ce contingentement est fixé en fonction des besoins de la population. On forme environ 800 nouveaux médecins par année parce qu’on évalue que cela correspond au besoin collectif.
Dans ces conditions, chaque médecin qui quitte le public vers le privé (ou pour aller pratiquer ailleurs qu’au Québec) détraque le système. Au lieu de rencontrer 40 malades par jour dans le public, par exemple, il fait passer 15 bilans de santé à des privilégiés. La liberté du marché, dans ce domaine, est donc une pure aberration.
Le gouvernement du Québec, c’est une évidence, n’aura pas le courage d’interdire cette pratique éthiquement inacceptable. Il devrait au moins imposer à ceux qui choisissent de passer au privé le remboursement des coûts de leur formation, assumés par les citoyens. Pour se renflouer, les médecins privatisés n’auront qu’à faire casquer leurs riches clients qui refusent de faire la file.
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