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Sommes-nous malades d’inquiétude?

Louis Cornellier
Publié le 16 Mai 2012
Publié le 10 Mai 2012
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L'Action

J’ai déjà été un peu hypocondriaque. Si j’avais un petit malaise ici ou là qui persistait au-delà de quelques jours, je commençais à m’inquiéter : et si c’était un cancer? J’étais jeune et en santé, mais j’écoutais un peu trop mon corps et je vivais dans l’anxiété. Je pratiquais une forme d’hypervigilance, en me disant que si je réagissais rapidement à la maladie que j’avais peut-être, mes chances d’en guérir seraient meilleures. J’étais, pour reprendre le titre d’un ouvrage du réputé médecin américain Nortin M. Hadler, malade d’inquiétude. Cette tendance, chez moi, n’est jamais devenue vraiment maladive, mais elle m’a fait vivre quelques journées désagréables.

Sujets :
La Presse , Canada

C’est justement la lecture d’un autre ouvrage du docteur Hadler qui m’a, pour ainsi dire, libéré de mes craintes injustifiées. Dans Le dernier des bien-portants (PUL, 2008), Hadler explique que la plupart des interventions médicales préventives (les pontages, les statines, les programmes de dépistage systématique du cancer) sont non seulement inutiles, mais nuisibles. Quand on va à peu près bien, écrit-il, il vaut mieux se tenir loin des médecins. Cette lecture, sans me transformer en maître de sérénité en matière de santé, m’a fait le plus grand bien.

D’abord considérées comme extravagantes, les thèses du docteur Hadler commencent à faire école. Dans une chronique publiée en mars 2011 dans le magazine Protégez-vous, le médecin Marc Zaffran explique que les bilans de santé, très populaires dans les cliniques privées désaffiliées, ne servent à rien. Selon lui, « il n’y a que deux manières de s’occuper de son corps » : traiter les maladies déjà présentes et prévenir ce qui peut l’être par de bonnes habitudes de vie ou par des vaccins éprouvés. Le bilan de santé est un mirage, écrit-il, parce qu’il « vise à proposer des examens le plus souvent inutiles à des personnes qui… ont peur, tout simplement – de la maladie, de la dépendance, de la mort —, parce qu’elles n’en reviennent pas d’aller bien alors que d’autres sont malades ».

Un excellent reportage de Laurent Fontaine, paru dans la revue Idées de mars-avril 2012, va dans le même sens, en remettant en question l’utilité du diagnostic précoce. Certains programmes de dépistage systématique, y apprend-on, auraient fait la preuve de leur efficacité (maladies sexuellement transmissibles, cancer du col de l’utérus, cancer du sein pour les femmes de 50-69 ans), mais les autres (cancer du côlon et de la prostate, maladies cardiovasculaires) seraient plus nuisibles que bénéfiques, en engendrant le problème du surdiagnostic.

Spécialiste de la médecine préventive et traducteur des ouvrages de Nortin Hadler, le docteur Fernand Turcotte affirme, par exemple, que les statines, des médicaments contre le cholestérol, ne sont efficaces que pour les patients qui ont déjà fait une crise cardiaque et qui souffrent d’hypercholestérolémie, c’est-à-dire pour « 2 % des personnes qui consomment actuellement ces médicaments », qui ont coûté deux milliards de dollars, au Canada, en 2009! Les autres, au moins 96 %, les prennent pour rien.

Le docteur Turcotte s’oppose aussi au dépistage systématique des cancers du côlon et de la prostate, sauf dans les cas où une personne présente des prédispositions ou des symptômes inquiétants. « Les recherches, écrit Marc Zaffran qui partage cette opinion, ont montré que les interventions très précoces sur les cancers n’augmentent pas l’espérance de vie par rapport aux gens qui ont reçu le même diagnostic, mais quelques années plus tard, quand la maladie est devenue visible. Si on met dans la balance le stress, la peur, les biopsies, l’opération, la douleur, les questions financières, les traitements et les effets secondaires qu’une personne va subir cinq ans avant un diagnostic normal, n’a-t-elle pas perdu cinq ans de bien-être si, de toute façon, au bout du compte, cela ne change rien à sa durée de vie? »

Dans La Presse du 7 mars 2012, Kimberlyn McGrail, spécialiste des politiques de santé, affirme elle aussi que la multiplication des examens diagnostiques de type préventif n’améliore pas notre état de santé et coûte plus cher au système que le vieillissement de la population. Aussi, cesser d’avoir peur, quand on va à peu près bien, nous permettrait probablement de vivre en meilleure santé physique, mentale et économique.

louisco@sympatico.ca

Commentaires

  • Nom de l\'usager
    Jean-Marie Lampron
    - 18 Mai 2012 à 11:06:14

    Je partage l'opinion du docteur Turcotte.Aussi, une saine alimentation souvent ,nous évitent de prendre tous ces médicaments et ces dépistages proposés souvent sans discernement. Jean-Marie Lampron.

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