Le Père Léo-Paul Hébert, comme le rappelait Louis Pelletier dans L’Action du 16 mai, fut la « mémoire » des CSV, de Joliette et de notre cégep. Historien patient et rigoureux, il travaillait dans l’ombre, étranger à toute publicité personnelle, avec pour seul souci la préservation des traces du passé, offertes en partage aux générations futures.
Léo-Paul avait 40 ans de plus que moi. Ce n’était pas mon ami au sens ordinaire du terme. C’était mon ami intellectuel. En septembre 2011, je lui ai parlé pour la dernière fois. J’avais lu un vieux roman du Père Paul-Émile Farley intitulé Jean-Paul, dont l’intrigue se déroulait au séminaire de Joliette au début du 20e siècle, et je voulais connaître son opinion sur cette œuvre. Léo-Paul m’est alors apparu fatigué, un peu engourdi, lui qui était d’habitude si vif. Un an auparavant, je lui avais rendu hommage, ici même, dans cette chronique, en ces mots que je reprends, une fois n’est pas coutume, aujourd’hui.
« Léo-Paul Hébert fut mon enseignant au cégep de Joliette, en 1986 et 1987. Alors étudiant en sciences humaines et intéressé par la religion, j’avais choisi de suivre les cours du programme reliés à cette matière. Je connaissais Hébert de réputation, pour avoir lu sa présentation dans le Répertoire des auteurs contemporains de la région de Lanaudière, de Réjean Olivier, que nous feuilletions régulièrement chez nous. L’homme m’impressionnait. En plus d’être prêtre, il était détenteur d’un bac en éducation, d’un doctorat en littérature et d’un autre doctorat en histoire. Un savant, quoi.
Je n’allais pas être déçu. J’ai suivi les cours de Léo-Paul pendant trois sessions. Il m’a enseigné l’histoire de la religion au Québec – un cours dans lequel j’ai réalisé, sous sa direction, un travail sur la présence des Frères du Sacré-Cœur à Saint-Gabriel —, les religions autochtones et le cheminement de la foi. Dans les années 1980, un prêtre de presque 60 ans qui enseignait la religion dans un cégep, cela pouvait faire peur à de jeunes esprits modernes. L’attitude de Léo-Paul désamorçait ces craintes. À la fois rigoureux et débonnaire, assez traditionnel dans son enseignement, mais sensible au niveau intellectuel des étudiants qu’il avait devant lui, profondément attaché à sa matière, mais capable de supporter avec le sourire les bêtises que les jeunes incultes que nous étions lui débitaient sans gêne, Léo-Paul, comme un vieux sage moderne, imposait le respect.
Je me souviens avec émotion de l’enthousiasme qui le transportait quand il nous racontait les récits de la création du monde qu’il avait puisés dans les religions autochtones, dont il était un connaisseur et un admirateur. Je n’en revenais pas : lui, un prêtre catholique, était capable de reconnaître la beauté et la grandeur d’autres traditions spirituelles, sans sentir la sienne menacée pour cela! La plus belle leçon qu’il m’a apprise est justement celle-là : quand on connaît et qu’on aime vraiment notre propre tradition spirituelle, on peut être ouvert à celle des autres et entrer en dialogue avec elles, sans ressentir pour autant le besoin de magasiner des croyances. Léo-Paul m’a appris l’attachement à un catholicisme d’ouverture, mais fidèle à lui-même. »
Léo-Paul, ce fut sa noblesse de modeste, était un homme souverain. Refusant autant le relativisme que le dogmatisme, il connaissait la vérité de sa tradition, tout en continuant à la chercher, mais il était capable d’intégrer à son univers ce qu’il y avait de vrai dans les traditions des autres. Son rire taquin de vieux sage, si réconfortant lorsqu’il résonnait entre les rayons de la Librairie Martin où je croisais souvent Léo-Paul, me manque déjà.
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